Le design de la seconde partie du XXème siècle s’est largement mêlé aux pratiques technologiques lourdes et aux pratiques de reproductions mécaniques. L’apparition de ce qu’il est convenu de nommer les technosciences a confirmé l’attrait des créateurs à l’égard des matériaux “ nouveaux ”, des solutions légères, de la haute technologie. Manzini nous a décrit, de manière lumineuse dans “ La matière de l’invention ”, cette intimité de destin qui lie le design et la technique de l’ingénieur. Cette technique connaissait alors une formidable accélération, une systématisation, une rationalisation, une miniaturisation… Pourtant les règles d’élaboration de l’objet obéissaient encore aux mêmes lois, aux mêmes logiques techniques, dont on avait, enfin, les moyens de décupler les performances. Indéniablement ce XXIème siècle s’ouvre sur une nouvelle donne.
Le basculement à l’œuvre est essentiellement caractérisé par un radical changement d’échelle. Changement d’échelle de l’observation, ce qui n’est pas nouveau, du reste, mais surtout changement d’échelle dans les possibilités d’intervention, particulièrement dans les objets du quotidien. Comme si, dans le tandem des technosciences, la composante scientifique avait pris le pas sur la composante purement technologique. Les progrès exponentiels de la physique et de la chimie permettent aujourd’hui de manipuler la matière, non plus de l’extérieur, mais de l’intérieur, et ce regard micrométrique, voire nanométrique, a fait apparaître un champ d’interventions totalement renouvelé. Tout part du constat stupéfiant que la matière n’agit pas nécessairement de la même façon à l’échelle macroscopique qu’à l’échelle microscopique. Cela la conduit à se comporter de manière inattendue, étrange, peu prévisible a priori, du moins avec nos codes de perception habituels. Nous avons quitté, en quelques dizaines d’années, la vieille conception de matière inerte pour l’idée de matière intelligente. La révolution industrielle fut massivement bâtie sur la pratique de la mécanique, manifestation la plus spectaculaire de la façon dont on envisageait la matière à cette époque. En effet, lorsque l’on observe un moteur à explosion, on distingue assez bien ce qui est de l’ordre des qualités de la matière, de ce qui appartient au génie humain. Le contrat était clair alors entre matière et fonction. L’idée de matière intelligente pulvérise ces catégories et fait disparaître ces fonctions à l’intérieur de la matière. Un simple petit parallélépipède noir peut s’avérer être un téléphone, un rasoir, un appareil photo ou un aliment… Soit un brouillage de codes assez troublant. Nous avons tous connu un temps où les mécaniques – miniaturisées – avaient disparu sous des capots. Nous entrons dans un temps où il n’y aura plus rien sous le capot… Tout sera contenu dans le capot, si tant est que l’on puisse encore nommer cela un capot ! C’est de cette idée de fonction embarquée dans la matière qu’est né le rapprochement qu’ont opéré les scientifiques entre matière inerte et matière biologique, en copiant les systèmes vivants, les micro-machines moléculaires, les membranes actives ou sélectives. En terme de définition, si l’on en croit Joël de Rosnay (1), les matériaux intelligents se caractérisent par trois critères : sensibles, adaptatifs et évolutifs. Ces matériaux possèdent des fonctions qui leur permettent de se comporter comme des capteurs - détecteurs de signaux ; des actionneurs - qui peuvent effectuer une action sur leur “ environnement ”, et parfois comme des processeurs – qui peuvent traiter et stocker de l’information. Ils sont donc capables de modifier spontanément leurs propriétés physiques comme leur forme, leur visco-élasticité ou leur couleur en réponse à des sollicitations de l’extérieur ou de l’intérieur du matériau. Dans le domaine de la création de produits industriels ou d’architectures, l’un des enjeux est de dépasser le stade de la gadgétisation de la matière intelligente pour poser les questions de fond qui s’imposent et renouveler le vieux dogme qui nous indiquait que la fonction devait précéder la forme. Cette matière intelligente disparaît dans l’objet sans forme, a priori. Cette dilution pourrait conduire à penser que tout pourrait être dans tout ; la lumière, le son, peuvent surgir de n’importe quelle forme ou matière. Si la matière peut prendre toutes les formes, alors quelle forme doit avoir l’objet ou la “ chose ” ? Ce n’est peut-être pas un hasard complet si l’on voit resurgir dans la création contemporaine la question du décor comme signe fabriquant du sens… Mais à quelles conditions doit ré-émerger ce motif ? Comment quitter les voies des ornementalistes du XIXème siècle ? Nous voyons réapparaître des images et des motifs puisés dans les représentations scientifiques. Erwan et Ronan Bouroullec, François Azambourg, Droog design, Front, pour ne citer que ceux-là, tirent des profondeurs de la matière des figures microscopiques, donnent à voir des structures ‘rhizomatiques’, qui reposent inlassablement les questions de frontières de l’objet, d’interactions entre les objets, de peau… C’est à ces interrogations, que nous soumet un monde physico-chimique, omniprésent mais insaisissable, au travail partout, mais partout subordonné à des questions et des intérêts qui ne lui appartiennent pas en propre, auxquelles doivent se frotter des générations de jeunes créateurs. L’image renouvelée de la science comme terre d’aventure n’est pas l’affaire des seuls scientifiques : d’elle dépend aussi notre représentation de la matière, dense de possibles et de soumissions. Merleau-Ponty (2) disait : “ la science manipule les choses et renonce à les habiter .” Voilà bien l’un des défis majeurs du design, entre autre, s’il ne souhaite pas rester dans l’antichambre de la création.
Daniel Kula, responsable des ateliers Plastique et Maquette de l’Ensci
(1) in « Les matériaux intelligents », conférence Université de tous les savoirs
(2) in « L’œil et l’esprit »