Peu connu du grand public, Roger Tallon, né en 1929, n'est pas seulement l'homme du TGV, il est l'un des designers français -peut être même le designer français- qui, très vite, situera sa carrière sur un plan international. Il est celui qui imposera peu à peu la profession de designer industriel comme profession à part entière.
Après des études d'ingénierie (1944 à 1950), il coordonne, chez Caterpillar-France, la communication technique et commerciale puis devient consultant pour les filiales européennes de Dupont de Nemours.
En 1953, il intègre Technès, bureau d'études techniques et d'esthétique, fondé en 1949 par Jacques Viénot -le père de l'esthétique industrielle*- et Jean Parthenay.
Collaborateur éclairé, rapidement directeur technique et artistique de l'agence, il en deviendra directeur à la mort de Jacques Viénot en 1959.
Enseignant dès 1957 à l'Ecole des Arts Appliqués de Paris, il met en place le premier cours de design en France. En 1963, il crée le département design de l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs à Paris.

Curieux, audacieux d'une incroyable acuité face aux signes de l'époque, Roger Tallon produit, avec son équipe, de 1953 à 1973, plus de 400 produits. Des robots ménagers pour Peugeot, la simplissime Caméra Veronic 8 mm, sans objectif apparent, pour Sem (les designers de nos actuels appareils numériques l'avaient probablement en mémoire !), les tours Gallic 16 et 14 pour l'entreprise belge La Mondiale (une vraie révolution dans la machine-outil), un projecteur de diapositives pour Kodak, des tracteurs d'aéroports, des chariots élévateurs pour Fenwick, l'image graphique de Fenwick-Aviation…
Consultant de General Motors-Etats-Unis pendant 7 ans, Tallon dessine, pour sa filiale Frigidaire, des réfrigérateurs et des machines à laver et crée le département design de l'entreprise américaine.
En 1966, le téléviseur portable Téléavia P111 est mis sur le marché. La direction de l'entreprise avait pourtant émis des réserves quant à l'intérêt d'un tel produit…
Ce cube-écran aux lignes arrondies introduit un nouveau langage formel, une nouvelle architecture du téléviseur : gros succès commercial, entre autres à la FNAC (née en 1964) qui n'hésite pas à mettre le produit en avant. La presse en parle, le nom du designer est cité, le Téléavia est en passe de devenir un objet culte.

Ce succès génère un nouveau type de commande pour Roger Tallon. Il accepte de travailler pour les arts de la table : la série 3T (3 pour la table) sort en 1967 : couverts, vaisselle, verres, conditionnés par deux. Le syndicat professionnel des fondeurs désire promouvoir la fonte de fer dans d'autres secteurs que le radiateur et la machine-outil et Tallon, leur conseiller depuis quelques temps, présente sur le salon Batimat de 1964, au CNIT, ses premiers mobiliers en fonte. On y voit pour la première fois l'escalier hélicoïdal et la série Module 400** édités plus tard par la galerie Lacloche.

Tallon côtoie bon nombre d'artistes, la collaboration se fait naturellement : expérimentations sur les matières, manipulations d'images, mise en espace d'expositions, le designer accompagne dans leurs recherches Yves Klein, César, Arman... En 1972, Catherine Millet fonde Art Presset confie à Tallon le système graphique de la revue qui reste quasiment le même à ce jour. Il décline pour l'industriel allemand Erco, des gammes de spots munis de gros réflecteurs, des lampes halogènes basse tension, des produits qui seront largement copiés par la suite. Chaussures de ski pour Salomon, brosse à dents pour Fluocaril, gamme de bidons d'huile en plastique pour Elf…Tallon crée pour tous les secteurs industriels.
1973, il fonde l'agence Design Programmes. La société Lip est en difficulté et ses ouvriers horlogers mènent le combat pour sauvegarder leur savoir-faire et leur entreprise. Tallon est à leurs côtés et leur offre un des plus beaux et innovants objets du siècle : la gamme de montres et chronomètres Mach 2000.
Première grande réalisation de Roger Tallon dans le domaine des transports, le métro de Mexico roule déjà depuis 1969, à la même époque, les maquettes du TGV 001 (pour Alsthom) sont prêtes. Les trains Corail sont mis en circulation en 1974, première étape de modernisation pour la SNCF et ses voyageurs -pas encore clients ou usagers-. Ergonomie, confort, couleur, sonorisation, éclairage, le changement est sensible. Mais Tallon, "designer de projet" avant tout, passionné pour les transports ferroviaires, n'en reste pas là. Transformant l'image de la SNCF, il développe l'identité visuelle, la signalétique, la cartographie, l'adaptation des pictogrammes internationaux à l'image de l'entreprise et, en collaboration avec le couturier Michel Schreiber, il dessine les nouveaux uniformes des contrôleurs.
1984, Roger Tallon fonde ADSA + partners avec Michel Schreiber et le designer Pierre Paulin. En 1985, le Ministère de la Culture lui attribue le Grand Prix national de la création industrielle et en 1992, il reçoit, des mains du président de la SNCF, les insignes de Commandeur des Arts et des Lettres.

Le projet TGV Atlantique démarre en 1986, Eurostar en 1987. Un nouveau funiculaire signé Tallon gravit la colline de Montmartre en 1991. En 1994, après diverses fusions, ADSA et Roger Tallon intègrent Euro RSCG design. Lui sont confiés successivement les programmes des TGV texan et canadien, le TGV à deux niveaux pour la France, le projet du métro parisien Météor, le Val 208 pour Matra. Les chemins de fer finlandais sont dotés d'une nouvelle identité, d'une signalétique et d'une nouvelle livrée pour leur TGV, Moscou consulte pour son réseau de bus, Toulouse et Marseille pour leur métro…
2001 est là et l'on a tous, dans notre environnement quotidien, quelque chose conçu par Roger Tallon. Il a quitté les murs d'Euro RSCS design mais il reste designer, en dehors de toute structure. L'été 2001, designer invité par la ville de Vallauris et le ministère de la Culture, il nous a offert "Picnic", magnifique gamme de plats et contenants en céramique créés dans l'atelier de Salvatore Oliveri.


** à voir ou revoir, au bord de "La piscine", dans le film de Jacques Deray avec Romy Schneider et Alain Delon en 1968.


*Esthétique industrielle

Jacques Viénot (1893-1959) fonde en 1950 l'Institut d'esthétique industrielle qui se donne pour mission "une action directe sur l'amélioration de la qualité visuelle des produits".
Il publie la charte de l'esthétique industrielle dans la revue du même nom, dont il est également le fondateur "l'esthétique industrielle est la science du beau dans le domaine de la production industrielle. Son domaine est celui des lieux et ambiance de travail, des moyens de production et des produits."

le point de vue de Roger Tallon presque 30 ans après…


On dit parfois "esthétique industrielle" pour "design". D'un côté l'industrie, de l'autre l'esthétique. C'est plus qu'un problème terminologique : c'est un paradoxe, une confusion qui part de l'idée que l'industrie est fondamentalement laide. Or le design ce n'est pas du tout de l'esthétique ajoutée.
Roger Tallon . 1978. Industries et Techniques. n°379.


Lire :

Roger Tallon, itinéraire d'un designer industriel.
Collection Monographie, Centre Georges Pompidou. 1993.

Tallon
Gilles de Bure et Chloé Braunstein
Editions Dis Voir.2000.

Tours Gallic 16, 1959
Spots Erco, 1973
Montre Lip, Mach 2000, 1973
Adaptation des pictogrammes internationaux à l'image SNCF.
Couverts pour la SCNF
Gamme Picnic, Vallauris, 2001