Le point de vue du directeur



Faire école

Transformer l’industrie par la création constitue l’hypothèse singulière qui a présidé à la création de l’Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle en 1982 alors appelée les Ateliers de Création Industrielle. C’est bien la fin d’une longue décennie propice aux grands chantiers industriels français qui a porté sur les fonts baptismaux un lieu unique où seule l’histoire de quelques utopies avant-gardistes avait pu servir de référence instaurant ainsi sa propre mythologie tout en le propulsant dans son futur.              

Depuis trente cinq ans maintenant il s’est ancré un archipel autour du foyer ardant de l’ENSCI-Les Ateliers où les grands débats de société ont constamment irrigués les évolutions du design et l’extension de ses périmètres.

Une école sans la figure tutélaire du maître à l’instar de la tradition académique et sans enseignants a contrario des plus récents modèles républicains a modelé un nouvel objet pédagogique où apprendre à apprendre s’est imposé comme la promesse d’un nouveau paradigme qui correspond parfaitement à ce que révèle le champ disciplinaire du design. Le recrutement basé sur le potentiel de l’élève, afin de faire émerger des personnalités singulières, a permis quant à lui de faire coïncider ce nouveau modèle à son public.

Les formes du sensible adossées aux dimensions techniques constituent encore aujourd’hui le socle commun de cet apprentissage qui a fondé depuis le début la singularité de cette école dans le paysage français et international. L’exacte pendant conceptuel de cette approche, qui a fait ses preuves depuis 1982, et déjà présent dès le siècle des lumières se fonde dans un « humanisme difficile » par opposition à un « humanisme facile » au sens de la pensée de Gilbert Simondon. C’est donc bien la réconciliation de la technique et de la culture qui reste au cœur du projet de l’ENSCI-Les Ateliers.     

Faire école, proposition éponyme d’un ouvrage de Thierry De Duve, pose néanmoins la question de l’émergence d’un nouveau modèle sans la présence de racines d’un modèle préexistant ou bien en considérant que ce dernier ait été préalablement dissous dans l’organisation même de la structure. Faire école sans ressembler à une école devient désormais le modèle possible pour l’ENSCI-Les Ateliers afin de garder l’originalité et l’avant-gardisme du projet qui l’a toujours traversée.

Dans nos sociétés technicisées, la création, la conception par le design, reste encore une affaire de généralistes qui doivent répondre par des projets en abordant résolument des sujets. La diversité et la complexité de ces sujets transforment quotidiennement nos approches pédagogiques et remettent en question nos possibles certitudes. Dans ce contexte, faire école  réside également dans notre capacité à accompagner voire à transcender la transformation de la société telle qu’elle est vécue technologiquement, scientifiquement et socialement. Le caractère généraliste de nos approches, notre ouverture aux univers spécialisés, notre faculté à ne pas se laisser trahir par nos habitus conditionnent considérablement le modèle que nous nous représentons et sa transformation en projet pour notre établissement.

Yann Fabès, directeur de l'ENSCI-Les Ateliers