COMPILATION ACTIVE PROVISOIRE

C’est le titre du mémoire de diplôme de créateur industriel de Barbara N’Dir-Gigon, à la forme un peu spéciale. Entretien avec l’auteur et Miguel Mazeri, son directeur de mémoire.

Barbara, comment s’est passé pour toi le temps du mémoire ? Quel a été le déclenchement de ce travail ?

C’était sport ! Au début, j’avais très envie de me plier à l’exercice, d’organiser une recherche suivant un plan. Puis, j’ai compris que cette hiérarchisation de la pensée ne me convenait pas. De façon empirique, j’ai donc commencé par rassembler des références de créateurs bidouilleurs et des observations de mon environnement, en essayant de comprendre le fil rouge de cette collecte. La débrouillardise revenait à la fois dans les éléments que j’observais et dans ma manière de construire le mémoire. La question de la formalisation a ainsi pris le pas sur le sujet. Lors de mes recherches, j’ai découvert le concept des récits de l’insu de Michel de Certeau (in L’invention du quotidien). Ce dernier s’intéressait à la créativité des gens ordinaires et à l’inconscience de leurs savoirs. À ce moment, je suis devenue mon propre sujet d’étude. Pour subsister, il me fallait inventer un système de montage. Dans ce sens, j’ai développé mon propre mode opératoire. L’enjeu de ce travail a été de prendre conscience du potentiel créatif de ma démarche de débrouillarde.

Qu’as-tu mis en place comme méthodologie de recherche, et quelle forme a pris finalement le mémoire ?

Afin de visualiser et comprendre mon cheminement, j’ai commencé par organiser une collecte de références sur un mur. J’ai eu besoin de mettre en espace ma pensée. Je me suis déplacée de trouvailles en trouvailles, en tentant de faire des liens entre chaque élément. Un premier tri s’est effectué me permettant de tracer un déroulé. J’ai construit ce mémoire par collage, par juxtaposition de plusieurs voix.

Dans mes textes, se sont insérés des images, des captures d’écran de site internet, des extraits d’auteurs, des définitions de dictionnaires… Mais le traitement de texte de mon ordinateur lissait tout au même niveau ; je devais donner corps à cette matière. J’ai donc fabriqué une maquette papier à composer au fur et à mesure. Imprimer, découper, scotcher était devenu une écriture. Ce mémoire est finalement une galerie de portrait, une compilation de braconniers du quotidien qui m’ont encouragés à valoriser la recherche au plus près de sa forme initiale. Ainsi l’objet final s’incarne dans le fac-similé de la maquette papier.

Miguel, vous avez dirigé ce travail. Selon vous, en quoi cette forme de rendu de recherche est-elle intéressante pour un mémoire de diplôme en création industrielle ?

Le mémoire présenté par Barbara est une sorte de chronique sur l’univers des rafistoleurs- créateurs, qui constituent souvent des sources silencieuses d’inspiration pour les designers. Sous la forme d’une “compilation active provisoire”, Barbara donne accès, de manière brute, à ses sources récoltées sur Internet, à ses supports graphiques qui enchaînent photos personnelles captées sur le terrain aux abords des boutiques du quartier de la Chapelle, photocopies d’ouvrages et d’auteurs côtoyés le long de son parcours, captures d’écrans prélevées directement sur Internet, etc.

"Modeste, mais exigeant, tous les fragments de raisonnement proposés par Barbara semblent tout d’un coup s’enchaîner logiquement"

Barbara se saisit de la figure de résistance du flâneur, si chère à Walter Benjamin, et l’applique aussi bien à la rue qu’à Internet. À travers une incrémentation progressive de ses sources, on voit non seulement le propos général progresser, mais aussi l’édifice et le raisonnement dans son ensemble se construire. Modeste, mais exigeant, tous les fragments de raisonnement proposés par Barbara semblent tout d’un coup s’enchaîner logiquement, elle offre des proximités inattendues et l’on s’étonne de passer aussi facilement d’un auteur à un autre sans perdre le fil de l’histoire.

Quel intérêt a constitué pour vous ce travail de direction ? Y a-t-il selon vous des spécificités du mémoire à l’ENSCI, et si oui lesquelles ?

J’ai souhaité dans cette direction faire un travail au plus près du raisonnement de Barbara, sans chercher à formuler des conseils en surplomb. Le questionnement de Barbara, sa manière très personnelle de faire et d’instruire son objet de recherche, a fait apparaître très tôt des questions plus personnelles sur l’exercice du mémoire, les formes d’écritures supposées légitimes au sein de l’institution, les possibilités de procéder autrement et de se sentir habilité à le faire, etc. Mon accompagnement sur la formalisation du mémoire portait donc un double enjeu : l’aider à légitimer le recours à un large spectre de productions populaires dans les outils de références des designers, et l’aider à trouver une forme lisible par tous pour en rendre compte et faire autorité. La volonté de donner accès au plus près du mode opératoire de la recherche par incrémentation et d’écarter tout autre procédé d’écriture plus synthétique fut un choix qui s’est petit à petit imposé tout seul, notamment par les qualités du recueil et du traitement original des données imprimées et annotées par Barbara en provenance d’Internet. Cette manière peu orthodoxe de faire sienne les sources redonne à penser certaines critiques qui voudraient faire passer l’usage d’Internet responsable d’une économie de la dispersion et de la distraction !

Barbara N’Dir-Gigon est diplômée en création industrielle depuis 2016. Son mémoire de diplôme est consultable à la Documentation de l’ENSCI.

Miguel Mazeri est architecte et docteur en anthropologie sociale, il enseigne les sciences sociales appliquées à la ville à l’ESBA-TALM.


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