TOUT LE MONDE DIT QUE JE SUIS SORCIÈRE

C’est le titre du mémoire de diplôme de créateur industriel de Clément Rosenberg, autour des liens entre sorcière et designer à travers l’histoire. Entretien avec l’auteur et Emmanuel Guy, son directeur de mémoire.

Clément, comment s’est passé pour toi le temps du mémoire ? Quel a été le déclenchement de ce travail ?

J’étais très enthousiaste à l’idée de commencer cette recherche. Cela faisait un moment que la sorcière hantait mon esprit, et j’avais hâte de bâtir une réflexion qui me permettrait de mieux cerner ce personnage.

"Plus je lisais de documents, plus je prenais conscience que l'histoire de la sorcière, pourchassée ou autoproclamée, se cachait avant tout dans une forme écrite à laquelle il me faudrait à mon tour participer." 

Au début, je voulais produire un film de montage réalisé à partir d’extraits empruntés au cinéma et à la télévision. Mais plus je lisais de documents, plus je prenais conscience que l'histoire de la sorcière, pourchassée ou autoproclamée, se cachait avant tout dans une forme écrite à laquelle il me faudrait à mon tour participer. Je crois qu’un livre en particulier a fortement marqué l’approche historique de mon travail, je veux parler de Caliban et la sorcière : Femmes, corps et accumulation primitive écrit par Silvia Federici. C’est un ouvrage que j’ai lu presque trop tôt mais qui, dans l’ombre, m’a décidé à produire mon propre récit autour de la rencontre entre la sorcière et le designer.

Qu’as-tu mis en place comme méthodologie de recherche, et quelle forme a pris finalement le mémoire ?

Mon sujet brasse beaucoup de personnages et d’époques différentes. J’avais donc décidé de produire une chronologie qui me permettrait de placer les événements sur un même plan. Si elle ne m’a pas servi en tant que telle, elle m’a permis de découper ma recherche. Finalement, j’ai abouti à un objet hétéroclite organisé autour d’un récit linéaire et indépendant, rendant compte d’une histoire comparée de la sorcière et du designer du milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours. Ce récit est entrecoupé par quatre parties qui décrivent « la fonction sorcière » et dont chacune est issue de l’étude d’un texte d’anthropologue ou d’ethnologue sur la sorcellerie. Ensemble, elles posent les bases du manifeste « Tout le monde dit que je suis sorcière » destiné aux designers qui souhaiteraient prendre cette voie. Enfin, le mémoire est parsemé de textes occultes, des sources primaires du Moyen-Âge et de la Renaissance qui sont comme “emprisonnées” entre les pages de mon histoire, et que le lecteur curieux devra décacheter pour découvrir. Il me semblait nécessaire qu’une partie du propos reste obscur aux regards indifférents.

Emmanuel, vous avez dirigé ce travail. Selon vous, en quoi cette forme de rendu de recherche est-elle intéressante pour un mémoire de diplôme en création industrielle?

L'intérêt du mémoire réside, me semble-t-il, à la fois dans le processus de recherche, dans la réalisation d'un objet mémoire, quel qu’il soit, et dans son intégration au parcours tel qu'il est présenté au moment du diplôme. Le mémoire est souvent un défi pour les futurs diplômés en création industrielle dans la mesure où il leur est demandé d'opérer avec des outils et de produire un objet sensiblement différent de ce qui a pu être attendu d'eux·elles jusqu'ici.

"C'est l’occasion d’une rencontre et d’une collaboration entre un·e étudiant·e et un non-designer autour d’une question commune – pour moi, en tant que directeur, c’est là quelque chose de très précieux."

Il constitue un temps à part dans le parcours, un temps pour lire, pour écouter, pour prendre le temps, pour observer en ayant en tête une question qui oriente le regard. Cette étape-là me semble cruciale dans tout processus de design et ménager sa possibilité (en temps, en disponibilité) n’est pas toujours chose facile, ensuite, dans la vie professionnelle. Enfin, ce mémoire est l’occasion d’une rencontre et d’une collaboration entre un·e étudiant·e et un non-designer autour d’une question commune – pour moi, en tant que directeur, c’est là quelque chose de très précieux.

Quel intérêt a constitué pour vous ce travail de direction ? Y a-t-il selon vous des spécificités du mémoire à l’ENSCI, et si oui lesquelles ?

L’intérêt principal de ce travail de direction réside pour moi dans le fait de voir des connaissances, des œuvres, des sources qui me sont chères ou qui ont constitué des jalons dans mon propre parcours, peu à peu appropriées et mobilisées par un praticien, un designer, et de voir ce qu’elles deviennent.

"En tant que chercheur, on se demande parfois en effet ce qu'il advient de ce qu’on enseigne, ou de ce qu’on écrit ; "

on cherche des manières de transmettre et de dialoguer hors du cercle parfois étroit de notre discipline. Le mémoire de l’ENSCI est une occasion formidable de pouvoir faire cela. J’identifie deux particularités du mémoire à l’ENSCI : d’abord, le fait qu’y soit consacré un temps dédié, chose rare sinon unique ; ensuite, le fait que les étudiant·e·s soient libres de la forme que prendra le rendu. Je n’y vois pas seulement l’occasion d’exercer des talents de graphiste, de monteur ou de performer – bien au contraire, je crois que c’est aussi l’occasion de se refuser au geste du designer, l’occasion d’une suspension temporaire de la volonté de design, l’occasion donc de constater que certaines intentions peuvent se matérialiser autrement que par le projet en design – même si, de toute évidence, il y a une indéniable qualité de ces mémoires en tant qu’objets.

Clément Rosenberg est diplômé en création industrielle depuis 2018. Son mémoire de diplôme est consultable à la Documentation de l’ENSCI.

Emmanuel Guy est docteur en Histoire de l’art, spécialiste de l’avant-garde et de la contre-culture du XXe siècle, professeur d'histoire de l'art et du design, directeur de la chaire d'histoire du design et des études de conservation à Parsons Paris The New School.

Lisez l'article de Strabic http://strabic.fr/Clement-Rosenberg-sorciere


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