L'INDIEN, LA CABANE ET LE COQUILLAGE

C’est le titre du mémoire du diplôme de créateur industriel de Baptiste Meyniel, en forme de double pérégrination : théorique et physique. Entretien avec l’auteur et Éléonore Challine, sa directrice de mémoire.

Baptiste, comment s’est passé pour toi le temps du mémoire ? Quel a été le déclenchement de ce travail ?

L'école offrant une grande liberté dans la manière d'aborder le mémoire, ce travail a surtout été un temps privilégié pour explorer et mettre en forme des éléments fondateurs dans ma pratique de designer.

"Le point de départ réside en partie dans le plaisir procuré par un cheminement sans but mais qui produit pourtant du sens"

Pour parler de ce mémoire je dirais qu’il y a eu deux temps : celui de la marche et celui de l’écriture. Avant de commencer à écrire, je suis parti trois mois en Nouvelle-Zélande. Marcher quotidiennement pour se déplacer à travers le pays imposait un certain rythme, une lenteur propice à l’observation des choses qui m’entouraient.
Le point de départ de ce mémoire réside en partie dans le plaisir procuré par un cheminement sans but mais qui produit pourtant du sens (c’est à dire de la sensation et de l’intelligible), dans la fascination pour ce que la nature dessine mais aussi dans l’attrait pour ce que l’on dessine en marchant, notre propre mouvement dans l’espace. J’ai voulu prendre le temps de comprendre pourquoi telle ou telle chose arrêtait mon regard. J’avais l’intuition que le cheminement ouvrait une forme à explorer en tant que telle. C’est à partir de cette expérience que débuta l’écriture : une autre exploration, qui avait elle aussi ses territoires à arpenter.

Souhaitant parler du processus en design, de manière indirecte, non frontale et sans jamais vraiment le nommer, j’en suis arrivé à me demander si « le cheminement faisait toujours dess(e)in ? ». Aux sources du cheminement j’ai donc commencé à m’interroger sur la trace, la trace me conduisant à la piste, la piste au chemin. Traiter du cheminement était aussi pour moi une manière d'interroger l'acte de création, j'ai donc poursuivi mon exploration en abordant des démarches relatives à certaines figures : Dersou Ouzala, le pionnier américain, Deligny, Pollock ou encore Smithson.

"J'avais le souhait qu'il n'y ait pas, dans ce mémoire, d'itinéraire préalablement établi mais simplement des stations successives qui émergeraient en cours de route"

Qu’as-tu mis en place comme méthodologie de recherche, et quelle forme a pris finalement le mémoire ?

J'avais le souhait qu'il n'y ait pas, dans ce mémoire, d'itinéraire préalablement établi mais simplement des stations successives qui émergeraient en cours de route, dans l'imprévu de ce que réserverait le parcours. Sa construction est donc le résultat du cheminement de ma pensée au fil de ces six mois d'écriture.

Le mémoire est composé de deux livrets reliés à un fond par des spirales. Le livret de gauche, propose une lecture principalement textuelle et linéaire. Celui de droite offre une lecture plus aléatoire par l'image. J'ai cherché à questionner le format afin d'offrir une expérience de lecture pouvant être constamment renouvelée par combinaison des pages. La mise en page s'est faite en collaboration avec Léonore Conte. Au delà de son expertise en graphisme, je trouvais intéressant que cette matière écrite soit appréhendée par d'autres mains. Nos discussions ont permis de donner une forme à la fois simple et en entière cohérence avec ma démarche d'écriture.

Éléonore, vous avez dirigé ce travail. Selon vous, en quoi cette forme de rendu de recherche est-elle intéressante pour un mémoire de diplôme en création industrielle ?

Sous sa forme en apparence classique et plutôt sobre (couverture noire, spirale), se cache en réalité un mémoire à la fois intense et souple, qui propose au lecteur de suivre ses pérégrinations, du chemin et de la marche à la collecte en passant par la cabane et le dessin de lignes. Si le lecteur est happé par les volutes de la pensée de Baptiste – qu’on voit en train de se construire, je crois que c’est aussi cela qui est assez beau dans ce mémoire -, il y a un gros travail d’écriture, c’est-à-dire de liaison, pour que les fragments proposés trouvent du sens, se fassent écho, mais sans rapprochements artificiels. Le travail le plus important a sans doute été ce tissage délicat, qui ne devait pas « forcer ». Et puis, c’est un mémoire qui n’annonce pas tout de suite ce qu’il va être, avec un titre comme un collage, et qui permet donc le plaisir de découvertes lors de sa lecture. Dans ce travail, un dialogue se noue entre ce qu’on lit dans le mémoire, et l’objet que l’on a sous les yeux et que l’on prend en main. En tant qu’historienne de la photographie, je prête toujours un œil attentif aux images. Les images ne sont pas une simple « illustration » du texte, elles apportent autre chose, qui parfois décale la réflexion, voire l’interroge ou la met en danger. Pour moi, c’est aussi une des forces du mémoire de Baptiste.

Quel intérêt a constitué pour vous ce travail de direction ? Y a-t-il selon vous des spécificités du mémoire à l’ENSCI, et si oui lesquelles ?

Vous voulez dire au-delà du plaisir – personnel – de travailler avec Baptiste, que j’avais déjà eu la chance d’avoir comme étudiant au département design de l’ENS Paris Saclay ? Pour moi, l’intérêt majeur d’un travail de direction, c’est quand les lectures et les recherches « théoriques » - mais il faudrait leur trouver un autre nom – réalisées pour le mémoire permettent d’aller explorer là où on ne serait pas allé sinon.

"Malgré ses difficultés, c’est un temps précieux, un peu fuyant, un peu « maïeutique » : on en ressort changé"

C’est peut-être avant tout cela mon travail de directrice. Ce temps du « mémoire » est une coupure (parfois un peu douloureuse pour les étudiants), une parenthèse dédiée à la réflexion, aux collectes théoriques, visuelles ou matérielles, aux questions, et à l’écriture (sous toutes ses formes). Un chantier de possibles. En réalité, malgré ses difficultés, c’est un temps précieux, un peu fuyant, un peu « maïeutique » : on en ressort changé. Et souvent, en définitive, phase « mémoire » et phase « projet » du diplôme font corps. D’après moi, c’est cela qui s’est produit pour Baptiste. Parmi les spécificités du mémoire à l’ENSCI, je voudrais retenir surtout la souplesse : sujets, formes, manières, les marges de manœuvre sont importantes, ce qui est assez grisant en tant que directrice de mémoire (et en tant qu’étudiant j’imagine) – surtout si je pense aux mémoires dans la sphère universitaire que je connais bien, ou dans d’autres écoles d’art…

Baptiste Meyniel est diplômé en création industrielle depuis 2017. Son mémoire de diplôme est consultable à la Documentation de l’ENSCI.
Éléonore Challine est historienne de la photographie, agrégée en design et maître de conférence en histoire de l’art contemporain à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.


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