« Je rêve d’un Bauhaus numérique »

Jean-Louis Fréchin est architecte et designer. Formé à l’ENSCI-Les Ateliers, il y a enseigné en tant que directeur de projet pendant de nombreuses années, créé et dirigé notamment l’Atelier de Design numérique (ADN) pendant dix ans. Il est fondateur et dirigeant de l’agence NoDesign. Aujourd’hui, deux actualités particulières le portent en première ligne de la scène du design. Une grande exposition dédiée au design et aux designers français dans un large éclectisme, au Tripostal de Lille, « Designer(s) du Design » dont il est le commissaire, et un ouvrage, « Le design des choses à l’heure du numérique », qu’il destine en premier lieu à ses élèves et à tous ceux qui s’intéressent au design. Son vœu le plus cher ? L’école du Bauhaus numérique.

Pourquoi ce titre de « Le Design des choses » ? Une référence à Pérec ? Que mets-tu dans ce terme ?
Non, c’est plutôt une référence à la façon dont j’ai appris le design. Les Français préfèrent parler d’objets, les anglo-saxons de choses (things). Lorsqu’en 2006, on a parlé d’« Internet of things » aux USA, en France, on parlait plutôt d’ « Internet des objets ». Et justement, dans cette distance entre les choses et les objets, il y a le design avec le rôle qu’il a à jouer. C’est d’ailleurs de cette manière que l’on forme au design à l’ENSCI : saisissable, aimable, avec force de propositions. Le design est universel et correspond à une forme de médecine interne, il doit être complet et avoir la capacité à couvrir de multiples spécialités. Les designers doivent apprendre à être les spécialistes des défis qui s’offrent à eux et des questions qu’on leur soumet. Apprendre à devenir experts plutôt que spécialistes en convoquant la connaissance… La séparation des choses est très française, ce qui diffère de l’Italie par exemple. Et aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin d’aborder le monde comme un tout.

 

Pourquoi écrire ce livre maintenant, que voulais-tu faire passer comme message ? Et quels sont pour toi les enjeux du design aujourd’hui ?
Pour moi écrire, c’est un peu consolider ce que j’ai pu faire en tant qu’enseignant et professionnel. La théorie du design m’a toujours intéressé et quel dommage de ne pas y intégrer la question du numérique. J’avais envie de lire quelque chose que je ne trouvais pas. Et je voulais écrire quelque chose de pérenne. Dans le numérique, la question des mutations, la dimension symbolique, l’asservissement, les archétypes, la notion de projet sont intemporels. Ensuite, par la pratique, tu te poses automatiquement ces questions. Ce que je voulais dire aussi c’est qu’il y a eu pas mal de choses contre productives et notamment tout ce qui est venu des USA avec l’UX design. Sous prétexte de favoriser l’usage et de capter une audience, l’essentiel du design numérique est centré sur l’expérience utilisateur.Et, selon moi, l’UX est le prolongement de « La laideur se vend mal » prônée par Raymond Loewy. En Europe, nous avons une capacité à éclairer le monde, nous avons les meilleures écoles, chez Apple aux USA, 80% des designers sont européens. En France, en Italie, en Allemagne et en Angleterre, nous avons un savoir-faire mais on ne l’exploite pas assez.

 

Dans ton livre, tu parles d’éthique du design, comment, à NoDesign, mets-tu en pratique cette notion ?
L’éthique n’est pas une pratique mais plutôt une philosophie. À NoDesign, on se pose beaucoup de questions, on a une éthique collective. Pour être clair, je dirais que certains enferment les utilisateurs dans des scénarios en les conditionnant. À NoDesign, on préfère la scénographie que les scénarios. Par exemple, lorsqu’on conçoit des logiciels pour le gouvernement, on crée plus des outils, que des structures à consommer, pour que les utilisateurs comprennent ces outils. Faire confiance aux gens rapporte toujours plus en autonomie, en responsabilisation.

 

Tu as dirigé l’Atelier de Design Numérique pendant dix ans à l’ENSCI, comment vois-tu la suite ?
L’école de mes rêves c’est un « Bauhaus numérique ». Soit on apprend à être spécialiste, soit on se retrouve dans la grande révolution et on bricole. Nous sommes en France, dans un contexte conservateur. Même si l’ENSCI reste toujours l’école la plus intéressante, elle est ultra fragile. Il faut pouvoir maîtriser et créer les représentations. L’école, en général, doit être un laboratoire, l’articulation entre ambition et représentation.

L’actualité du moment, en matière de design, se passe aussi à Lille. Quel est le propos de l'exposition dont tu es commissaire "Designer(s) du Design", pour Lille Métropole 2020 Capitale Mondiale du Design ?
C’est une exposition qui dessine la réalité du design français, à travers les designers et leurs projets, et pour laquelle nous avons défini trois critères :
.des designers auteurs, avec une pensée autonome, ou comment développer sa propre pratique ;
.des designers engagés et impliqués, avec la place de l’autre et le design pour l’industrie ;
.des passeurs, ceux qui ont enseigné, transmis et contribué à la documentation de leur discipline.

 

Quels sont les designers qui apparaissent dans l’exposition ?
Plus de soixante designers français comme Tallon, Viénot, Savinel et Rozé... Mais aussi Matali Crasset, Jean-Marie Massaud, Patrick Jouin, Isabelle Daëron, Constance Guisset, Mathieu Lehanneur, Pierre Charrié, Jean-Baptiste Fastrez, Antoine Fritsch, Clémentine Chambon, Elium Studio, Normal Studio, BigBang project, Les Sismo…,  des designers d’entreprises…, des hommes et des femmes. Et plus de la moitié des designers présents sont issus de l’ENSCI.

L’exposition, qui n’a pas pu débuter, en temps voulu comme toutes les autres d'ailleurs à Lille, en avril, est reprogrammée dès septembre avec une prise en compte de la crise sanitaire pour l’élaboration du projet scénographique et de son accessibilité. Une scénograghie de NoDesign.

 

Un livre
Le design des choses, à l’heure du numérique
Édition Fyp

Une exposition
Designer(s) du Design
Au Tripostal, avenue Willy Brandt, Lille
Du 16 septembre au 16 novembre 2020


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